J’exerce un métier que probablement peu de gens sauraient décrire : je suis généalogiste successoral. Le plus souvent, je suis plongé dans des registres anciens ou dans des actes d’un autre temps, ce qui n’a rien de très excitant. Je vois bien que, lorsque j’en parle, mes interlocuteurs cherchent très vite à fuir ma compagnie.
Ou alors, et c’est pire, je tombe sur quelqu’un qui me décrit en détail comment il a réussi à retrouver l’acte de naissance de son arrière-grand-père sur Internet et finit par me demander des conseils pour l’aider à créer son arbre généalogique afin de prouver la légende familiale qui prétend qu’il descend de Napoléon, Louis XIV ou Charlemagne. Lorsque je lui réponds que, statistiquement, il est plus que probable que nous descendions tous de Charlemagne, il me jette un regard noir et je comprends que je viens de détruire son rêve de grandeur.
Autant je suis curieux d’imaginer la vie que devaient mener nos aïeux, même les plus lointains, autant j’ai du mal à comprendre cette volonté de certains de se trouver des ancêtres célèbres. Ça ne change rien à ce qu’ils sont et ça ne les rend pas plus intéressants.
En réalité, un généalogiste successoral ne s’intéresse pas à Charlemagne. Nous ne remontons jamais aussi loin dans le temps. Notre rôle est beaucoup plus simple que ça : il consiste à aider les notaires à identifier les héritiers potentiels d’une personne décédée, la plupart du temps lorsque la situation familiale n’est pas claire.
Autrement dit, lorsqu’un notaire doit régler une succession dont il ne connaît pas les héritiers, il fait appel à quelqu’un comme moi. Nous intervenons pour essayer de retrouver tous les ayants droit, ce qui, en France, inclut les cousins jusqu’au sixième degré.
Généralement, il s’agit d’identifier les grands-parents, voire les arrière-grands-parents d’un défunt pour redescendre jusqu’à ses arrière-petits-cousins.
Pas de Charlemagne, donc, ni même de Napoléon. Les actes de naissance ou de mariages qui nous intéressent remontent au plus loin à la seconde partie du XIXe siècle. Nous n’avons jamais à nous lancer dans des travaux archéologiques d’envergure, les archives communales ou départementales des actes d’état-civil établissant formellement des filiations suffisent.
Heureusement, l’état civil est bien organisé ; à quelques exceptions près, les actes sont très accessibles et plutôt faciles à lire. J’ai parfois plus de difficultés à déchiffrer mes propres notes que celles d’un officier d’état civil du siècle dernier…
En revanche, tout n’est pas numérisé, loin de là ! Ce qui nécessite fréquemment des déplacements partout en France et même à l’étranger parfois. Or, si l’état civil français est plutôt bien tenu sur les 150 dernières années, ce n’est pas toujours le cas pour les pays voisins, tels l’Allemagne ou l’Italie, pour ne citer que ceux dans lesquels il m’a été donné d’intervenir. Sans compter que de nombreux actes ont disparu lors des différents conflits, ou détruits à la suite d’incendies dans les mairies ou les préfectures.
Afin d’identifier un cousin ou un parent lointain, nous pouvons donc être amenés à rechercher dans les archives familiales les plus diverses : albums photos, lettres ou autres écrits familiaux.
Ajoutons enfin que la loi ne prévoit pas de règles particulières pour les enfants dits « naturels » ; elle s’est adaptée aux familles recomposées. Certaines situations sont d’une grande complexité car, s’il est relativement aisé de suivre dans le temps les naissances à l’intérieur d’une famille vivant dans un même village durant de nombreuses années, cette tâche peut vite s’avérer extrêmement ardue lorsque les individus ont migré ou lorsque des enfants ont été abandonnés.
C’est d’ailleurs exactement parce que ce n’est pas facile que les notaires ont besoin de nous !
Si nous ne retrouvons pas d’héritier, c’est l’État qui récupère tout. Or, nous, les généalogistes successoraux, sommes rémunérés par un pourcentage du montant de la succession, pourcentage dû par les héritiers identifiés. Exprimé autrement, si nous ne retrouvons pas les héritiers, nous ne sommes pas payés. Ce qui implique que nous avons tout intérêt à ce que nos recherches soient fructueuses. Voilà qui nous encourage à travailler efficacement…
Ce jour de juin 2019, Maître Baugard, un notaire parisien avec lequel j’avais déjà travaillé quelques années plus tôt, m’avait contacté pour me proposer un nouveau dossier. Comme il refusait de m’en dire plus au téléphone, arguant que l’affaire était complexe, j’étais particulièrement curieux de savoir de quoi il s’agissait avant notre rendez-vous, prévu pour le lendemain en milieu de matinée.
L’étude où j’avais rendez-vous était située dans le XVIème arrondissement, le quartier le plus huppé de Paris où les prix de l’immobilier atteignent des valeurs vertigineuses. La clientèle habituelle de ce notaire devait être plutôt fortunée. J’y voyais donc la promesse d’une bonne affaire, ou à tout le moins d’un dossier intéressant. Je n’allais pas être déçu.
Je m’étais à peine présenté à l’accueil que Maître Baugard m’invita à passer dans son bureau et referma la porte derrière nous. Ce devait être une affaire importante pour qu’il s’en occupe lui-même avec l’air aussi pressé. La fois précédente, j’avais traité un dossier avec l’une de ses clercs qui m’avait fait patienter une bonne demi-heure dans la salle d’attente.
Maître Baugard était un homme assez grand, âgé d’une petite cinquantaine d’années, des cheveux grisonnants coupés courts, du moins ceux qui lui restaient. Le visage glabre, ce qui est plutôt rare de nos jours, de fines lunettes dorées assorties à l’énorme chevalière qu’il portait à l’annulaire gauche, une vieille tradition de la noblesse française à laquelle il n’appartenait pourtant pas. Le plus étonnant chez lui était sa respiration très forte, donnant l’impression qu’il était essoufflé en permanence. Cet homme devait ronfler…
Il m’invita à m’asseoir, pratiqua le rituel des cartes de visite, bien que nous soyons déjà en contact, puis il entra dans le vif du sujet, m’annonçant, fier de lui, qu’il avait été chargé de régler la succession de Georges Bernard.
Il escomptait sans doute en retour une expression admirative de ma part, et parut surpris de ne lire dans mes yeux qu’une certaine incompréhension.
Georges Bernard, le peintre, reprit-il, s’attendant sûrement à un « Oui, bien sûr, où avais-je la tête », ou quelque chose de ce style.
J’avais probablement lu un ou deux articles sur lui, cependant, je suis un complet béotien en peinture moderne, cette période artistique ne m’intéressant guère. Je connais mieux les artistes plus anciens. Je le relançai d’un oui interrogatif.